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Les Parisiennes : comment la présence se transforme en liberté

  • Photo du rédacteur: Ruth Lintemeier
    Ruth Lintemeier
  • il y a 10 heures
  • 11 min de lecture

Depuis nos premiers voyages à Paris, les femmes de tous âges nous impressionnent. Leur prestance, leur élégance et leur décontraction apparente nous fascinent, surtout moi, en tant que femme. Cette décontraction se remarque dans les petits détails, comme un chignon lâche noué sans soin, ou ce bouton d'un chemisier qui reste ouvert, comme par inadvertance.


À Paris, les femmes semblent sûres d’elles et sereines. Elles paraissent en paix avec elles-mêmes ; elles sont présentes. Une femme est assise seule dans un café, boit un café allongé, lit « Le Monde » et semble manifestement satisfaite d’elle-même. À Paris, c’est tout à fait normal.


Je me rends vite compte qu’à Paris, je peux en apprendre davantage sur moi-même en tant que femme. Je commence à observer les Parisiennes. Il n’est pas facile de décrire une Parisienne typique ; bien sûr, il existe de nombreux types de femmes, toutes différentes par leur charisme. Pendant longtemps, leur particularité m’est restée difficile à cerner. Je pressens que la réponse se trouve à un niveau plus profond que celui de la mode. Je cherche dans l’histoire de la ville, dans l’évolution de sa culture, et j’en retiens en pensée la valeur que Paris promet à tous les êtres humains : la liberté.


L'intellect : la culture des salons à Paris

Alors que je me penche sur cet article, une belle occasion se présente : à l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de la marquise de Sévigné, le musée Carnavalet lui consacre une exposition intitulée « Madame de Sévigné, lettres parisiennes ». En la visitant, je me rends rapidement compte que cette personnalité a joué un rôle majeur dans l’émancipation des femmes parisiennes. Et les origines de ce rôle remontent à bien loin.


Au Grand Siècle, Paris est un lieu où les femmes acquièrent une visibilité qui leur est refusée ailleurs. Dans les salons parisiens – l’exposition présentait un aperçu de 19 maisons –, quelque chose d’unique voit le jour : ce sont les femmes qui mènent les débats intellectuels de l’époque. Des salonnières telles que Catherine de Vivonne, Marie de Rabutin-Chantal, Madeleine de Scudéry et, plus tard, Madame Geoffrin reçoivent chez elles des philosophes, des écrivains, des dramaturges et des hommes politiques. Elles choisissent les thèmes et animent les discussions. Elles fixent les règles régissant les relations entre les sexes. Dans les salons de cette époque, les femmes discutent librement et d’égal à égal avec les hommes, bien avant que les cafés parisiens ne deviennent des lieux de rencontre pour les intellectuels.


Ce qui naît dans les salons va bien au-delà d’un simple échange courtois et raffiné : c’est la conviction qu’une femme possède un esprit autonome, source de sagesse, et qui, par là même, met en lumière son éducation. Et c’est de cette combinaison que naît son véritable attrait. C’est ainsi que naît, dans les salons parisiens, l’idée d’une féminité moderne, qui, au fil de l’évolution ultérieure de la ville, ne cesse de recevoir des impulsions nouvelles et très variées. En Allemagne, les universités et les académies restent, pendant le Siècle des Lumières, des domaines largement réservés aux hommes. Mais à Paris, grâce aux salons, les femmes disposent d’un refuge où elles peuvent s’épanouir.


Éducation : l'univers des « précieuses »

La culture des salons des Parisiennes connaît son premier essor au XVIIe siècle, sous Louis XIII et Louis XIV. Alors que le Roi Soleil transfère sa cour à Versailles à partir de 1682 et que l’étiquette y dicte le moindre geste des courtisans, un contre-courant urbain se développe à Paris. C’est là que les femmes, dans leurs salons, décident qui est invité et de quoi on parle. Le salon devient ainsi le lieu où la formalité contraignante de la cour cède la place à l'art de la conversation.


La première à ouvrir la voie est Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, à qui les poètes Malherbe et Racan donnent le surnom d’« Arthénice », un anagramme de son prénom Catherine. Dans son hôtel particulier de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, elle reçoit, à partir de 1620 environ, des poètes, des penseurs et des aristocrates. La célèbre « chambre bleue », avec ses tentures murales bleues, deviendra le modèle de tous les salons parisiens ultérieurs.


C'est de l'Hôtel de Rambouillet que naît la « préciosité », ce mouvement de raffinement linguistique et intellectuel qui ouvre la voie au classicisme français. Les Précieuses cultivent un art oratoire qui leur est propre, analysent l'amour et enrichissent le vocabulaire de termes qui perdurent encore aujourd'hui : anonyme, enthousiasmer, féliciter, hardi ouincontestable.


C'est dans ce monde que naît en 1626 Marie de Rabutin-Chantal, qui deviendra plus tard la marquise de Sévigné. Sa maison natale se trouve place Royale, l'actuelle place des Vosges dans le Marais. Orpheline à six ans et veuve à 25 ans, elle fait ses premières armes au sein du cercle des « Précieuses » à l'Hôtel de Rambouillet. En tant que veuve, elle bénéficie d’une chance inouïe : elle est libre, et elle peut vivre pleinement sa liberté sous le regard de la société aristocratique, dans le respect des règles. Auprès des « Précieuses » , elle acquiert ce qui fera d’elle la correspondante la plus célèbre de son époque : le sens aigu de l’observation, la précision du mot, l’ironie. Elle parvient à décrire Paris tel qu’il est. Elle y parvient parce qu’elle reçoit de nombreux visiteurs, que sa maisonnée, composée de sa famille et de ses proches, est pleine de vie et qu’elle sort régulièrement. Elle fréquente les salons parisiens, dont celui de Madeleine de Scudéry. À partir de 1677, elle tient elle-même salon à l’Hôtel Carnavalet, jusqu’à sa mort en 1696 au château de Grignan, en Provence.


Affiche de l'exposition au musée Carnavalet
Affiche de l'exposition au musée Carnavalet

Ses quelque 1 370 lettres qui nous sont parvenues, dont la plupart sont adressées à sa fille Françoise-Marguerite, ont été rédigées de son vivant à titre purement privé. Elles circulent néanmoins dans les salons parisiens et font sensation dans le monde littéraire après sa mort : Madame de Sévigné y décrit le procès du ministre des Finances Nicolas Fouquet, la mort de la reine Marie-Thérèse, la mode parisienne et les rumeurs de la ville avec la même précision stylistique. C’est à travers ses lettres que le Paris de Louis XIV prend vie, sous la forme d’une culture urbaine vivante.


Madame de Sévigné était une épistolière assidue
Madame de Sévigné était une épistolière assidue

Droits civiques : révolutions et communes

Près d’un siècle s’écoule. En 1789, la Révolution française promet Liberté, Égalité, Fraternité. Chaque fois que je me promène dans Paris et que je lis cette promesse sur les bâtiments publics, je l’accueille avec un immense respect. À une époque où les droits des femmes font l’objet de débats et perdent si rapidement leur caractère d’évidence à l’échelle mondiale, nous, les femmes, avons sans cesse pour mission de faire un choix : celui de la visibilité, celui de la confiance en soi.


La promesse de liberté de la Révolution française confère une nouvelle visibilité aux femmes. Il s’agit de donner un fondement juridique à leurs droits : Olympe de Gouges rédige en 1791 la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » et est guillotinée en 1793 sous le règne de la Terreur de Robespierre. L’idée que les droits de l’homme sont aussi des droits des femmes se répand ainsi dans le monde et s’ancre dans les esprits. Et à une époque où la capacité à se défendre devient un droit fondamental, les femmes découvrent une nouvelle dimension corporelle : elles doivent faire preuve de force.


Au cri de « Nous voulons du pain ! À Versailles ! », environ 6 000 femmes, issues pour la plupart du quartier ouvrier de Saint-Antoine, se dirigent le 5 octobre 1789 vers le château royal de Versailles. La gravure contemporaine ci-jointe, provenant de la Bibliothèque nationale de France, représente ce cortège de femmes.


Les marchandes se rendent à Versailles le 5 octobre 1789 (BnF, domaine public)
Les marchandes se rendent à Versailles le 5 octobre 1789 (BnF, domaine public)

Ils sont soutenus tout au long de la journée par 15 000 gardes nationaux et finissent par faire plier Louis XVI. Celui-ci leur promet des livraisons de vivres.

 

Lors des révolutions de 1830 et 1848, les femmes parisiennes se battent sur les barricades. Leur engagement prend par la suite une forme plus structurée : pendant la Commune de Paris en 1871, Nathalie Lemel et Élisabeth Dmitrieff fondent l’« Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés », l’une des toutes premières grandes organisations féministes. Les femmes organisent l’approvisionnement de la ville et les soins aux blessés, et réclament l’égalité salariale et l’égalité des droits. Dmitrieff défend avec détermination le gouvernement de la Commune ; mais des voix critiques se font également entendre, comme celle de l’écrivaine André Léo : elle remet ouvertement en question certaines mesures, telles que la censure de la presse ou les procès contre les prétendus traîtres. Ces voix montrent à quel point les positions des femmes de la Commune vis-à-vis de leur propre gouvernement sont divergentes. Mais elles font entendre leur voix et s’impliquent politiquement.


Sexualité : les débuts du féminisme

À cela s’ajoute désormais une nouvelle forme de visibilité, dans laquelle la mode joue également un rôle de plus en plus important. La liberté sexuelle et son impact sur la définition de la féminité font une percée fulgurante : à Paris, dans les années 1830, George Sand arpente les boulevards en pantalon, une cigarette à la bouche. Elle mène une vie qui bouscule toutes les conventions. L’écrivaine se donne un nom d’homme pour renforcer sa visibilité, et la liberté de mouvement et de ses jambes va pour elle de soi. Bien sûr, la bourgeoisie parisienne est choquée, car il est interdit aux femmes de porter des pantalons à Paris. Seules celles qui possèdent une autorisation policière, la « permission de travestissement », sont autorisées à porter des vêtements masculins en tant que femmes. George Sand a toujours sur elle son permis de pantalon et le fait renouveler tous les six mois.


On lui attribue des relations tant avec des hommes qu'avec des femmes. Outre sa liaison avec l'actrice Marie Dorval, sa relation la plus connue est celle qu'elle a entretenue avec le compositeur Frédéric Chopin. C'est dans le roman dialogué « Gabriel » que transparaît le plus clairement la liberté avec laquelle Sand aborde les stéréotypes de son époque. Le personnage principal grandit en tant qu’homme, bien qu’elle soit née femme ; elle aime aussi bien les hommes que les femmes et trouve son propre chemin vers la liberté entre les rôles de genre, le patriarcat et l’identité.


George Sand dans l'ouvrage de Nigel Gosling : Nadar, 1977
George Sand dans l'ouvrage de Nigel Gosling : Nadar, 1977

Quelques décennies s'écoulent à nouveau. Puis arrive Simone de Beauvoir. Née à Paris en 1908, elle opte très tôt pour une vie libre et gagne sa vie en écrivant et en enseignant. Elle mène une vie radicalement indépendante au sein d'une relation libre avec Jean-Paul Sartre.


En 1949 paraît « Le Deuxième Sexe ». La célèbre phrase « On ne naît pas femme : on le devient » ébranle les fondements de ce qui était jusqu’alors considéré comme naturel. Beauvoir soutient que ce que nous appelons la « féminité » est une construction sociale. Elle écrit que les femmes doivent se définir elles-mêmes, plutôt que de se définir par rapport à l’homme.


Cet ouvrage bouleverse les mentalités bien au-delà du domaine philosophique. Les idées de Beauvoir jettent les bases intellectuelles de ce que l’on observe chez les Parisiennes : une présence qui naît de la liberté d’autodétermination. En 1971, dans son appartement du 14e arrondissement, au 11 bis, rue Victor-Schœlcher, elle rédige le «Manifeste des 343». 343 femmes reconnaissent publiquement avoir avorté. Il s’agit d’un acte de désobéissance civile qui conduira, en 1975, à la légalisation de l’avortement en France.


Plaque commémorative apposée sur l'immeuble situé au 11 bis, rue Victor-Schœlcher, dans le 14e
Plaque commémorative apposée sur l'immeuble situé au 11 bis, rue Victor-Schœlcher, dans le 14e

C'est peut-être là que réside la plus grande différence culturelle entre Paris et de nombreuses autres villes européennes. Ici, la féminité et le féminisme se nourrissent mutuellement.


Revenons au début de cet article, lorsque je me demandais si c’était la mode qui faisait la particularité des Parisiennes. Oui, c’est vrai : une Parisienne cultive une désinvolture, cette désinvolture, qui semble si naturelle. Elle possède en tout cas un sac à main de grande qualité.


Elle ne se maquille presque pas, mais porte toujours du rouge à lèvres. Elle accepte les petites imperfections. Oui, et la mode aussi, au fil des siècles, devient de plus en plus un vecteur de cette liberté. Examinons cela de plus près et mettons en évidence les points forts : Coco Chanel libère la femme du corset et, avec la petite robe noire, élève une élégance sobre au rang d’incarnation de la Parisienne. Aujourd’hui encore, Chanel ne cesse de réinventer le concept de la « petite robe noire ».


Yves Saint Laurent va encore plus loin en 1966 lorsqu'il ouvre la garde-robe masculine à la femme avec le « smoking » et devient le premier grand couturier à créer sa propre ligne de « prêt-à-porter » sous son nom.


Mais en fin de compte, voici l’essentiel : à Paris, une femme qui s’habille avec élégance et sait quel effet elle produit est considérée comme souveraine. Une femme qui réfléchit en termes politiques et ose contredire reste néanmoins séduisante. C’est ce jeu entre force et grâce qui fait la visibilité d’une femme ; c’est de là seulement que peut naître la confiance en soi. Et celle-ci est profondément ancrée dans l’histoire culturelle parisienne et s’est développée au fil des siècles.


En savoir plus

Qu'est-ce qui fait le charme des Parisiennes ? Le charme des Parisiennes puise sa source dans une identité culturelle qui s'est forgée au fil des siècles dans les salons, la littérature et la mode. À Paris, la culture, l'autonomie et une élégance sereine vont de pair. C'est de là que naît la « désinvolture », cette aisance qui semble naturelle et qui repose pourtant sur une longue tradition.


Quel rôle les salons jouent-ils dans l'image que les femmes ont d'elles-mêmes ? Les salons parisiens des XVIIe et XVIIIe siècles offrent à des femmes telles que Catherine de Vivonne, Marie de Rabutin-Chantal, Madeleine de Scudéry et, plus tard, Madame Geoffrin, un espace public dont les universités et les académies les privent. C’est à l’Hôtel de Rambouillet qu’apparaît, vers 1620, la « chambre bleue », modèle de tous les salons ultérieurs, et qu’émerge, avec la « préciosité », une culture linguistique qui leur est propre. Les salons ancrent l’idée selon laquelle l’intelligence et le charisme d’une femme vont de pair, et leur influence perdure encore aujourd’hui dans la culture parisienne.


Quelle est l'importance de la marquise de Sévigné ? Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, naît en 1626 à la Place Royale à Paris et marque de deux manières la culture des salons du Grand Siècle. Elle reçoit son éducation à l'Hôtel de Rambouillet sous la houlette de la marquise de Rambouillet et tient elle-même salon à l'Hôtel Carnavalet à partir de 1677. Ses quelque 1 370 lettres qui nous sont parvenues sont considérées comme les premiers grands textes de la littérature urbaine parisienne. À l'occasion du 400e anniversaire de sa naissance, le musée Carnavalet lui consacre l'exposition «Madame de Sévigné, lettres parisiennes», qui se tiendra du 15 avril au 23 août 2026 dans son ancienne demeure et présentera plus de 200 œuvres.


Quel rôle joue la Révolution française ? Avec la Révolution française, la visibilité des Parisiennes acquiert un fondement juridique. Olympe de Gouges rédige en 1791 la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » et paie ce courage de sa vie en 1793. En octobre 1789, environ 6 000 femmes se rendent à Versailles et, en scandant « Nous voulons du pain », obtiennent que la ville soit approvisionnée. Pendant la Commune de Paris en 1871, Nathalie Lemel et Élisabeth Dmitrieff fondent l’« Union des femmes », l’une des premières grandes organisations féministes, qui organise l’approvisionnement et les soins et revendique l’égalité des droits.

 

Pourquoi Simone de Beauvoir est-elle considérée comme une figure clé ? Dans « Le Deuxième Sexe », publié en 1949, Simone de Beauvoir démontre que la féminité est une construction sociale. Avec la phrase « On ne naît pas femme : on le devient », elle donne une nouvelle base philosophique à la perception que de nombreuses femmes ont d'elles-mêmes. En 1971, avec le «Manifeste des 343», elle ouvre la voie politique à la légalisation de l'avortement en France en 1975.


Exposition: Madame de Sévigné : Lettres parisiennes, Musée Carnavalet – Histoire de Paris (23 rue de Sévigné, 75003 Paris), du 15 avril au 23 août 2026.

 
 
 

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