Bouches de lavage : quand Paris lave ses rues
- Ruth Lintemeier

- il y a 3 jours
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Il est un peu plus de six heures du matin. Paris appartient encore aux lève-tôt. Dans les ruelles, l’air est imprégné de l’humidité fraîche de la nuit. Puis nous l’entendons : un murmure régulier qui s’étend depuis le bord du trottoir. L'eau s'écoule dans le caniveau, d'abord en un mince filet, puis en un torrent puissant qui emporte avec lui les mégots de cigarettes, les feuilles et la poussière de la veille. Un homme en uniforme jaune-vert se tient à quelques mètres de là, une lourde clé à la main. Il vient d'ouvrir l'un des dispositifs les plus ingénieux de la ville : une « bouche de lavage ».

Il y a à Paris des moments qui semblent fortuits, mais qui racontent une histoire remontant à plus de 160 ans. Les « bouches de lavage » en sont un exemple. Ce ne sont pas des bouches d'incendie. Ce sont de minuscules ouvertures dans le trottoir, à peine plus grandes qu'une paume de main et munies d'une serrure en laiton. Elles font partie d'un système fascinant qui n'existe sous cette forme nulle part ailleurs dans le monde.
Deux réseaux de distribution sous la rue
Ce que peu de gens savent : sous les rues de Paris, il n'y a pas un, mais deux réseaux d'eau totalement distincts. L'un achemine l'eau potable qui coule des robinets des Parisiens. L'autre, long de 1 700 kilomètres, achemine de l'eau non destinée à la consommation. Il s'agit d'eau industrielle, utilisée exclusivement pour le nettoyage des rues, l'arrosage des parcs et des espaces verts, l'alimentation des lacs du Bois de Boulogne et du Bois de Vincennes, ainsi que pour le rinçage des égouts.
Ce double réseau d'approvisionnement constitue un patrimoine culturel exceptionnel, unique en Europe. 1 700 kilomètres de canalisations souterraines. Les deux réseaux d'approvisionnement circulent côte à côte dans les célèbres égouts praticables de la ville, suspendus aux voûtes des galeries ; il s'agit de tuyaux en fonte, dont certains datent encore du XIXe siècle.

Le Musée des Égouts de Paris https://musee-egouts.paris.fr, situé près du pont de l'Alma dans le 7e arrondissement, permet de découvrir une partie du réseau d'égouts. On peut y observer les deux files de canalisations parallèles. Situé sur l'esplanade Habib Bourguiba, le musée propose un parcours d'environ 500 mètres à travers de véritables galeries encore en service. Tout au long du parcours, des panneaux explicatifs et des équipements historiques illustrent le fonctionnement du réseau, qui achemine non seulement les eaux usées, mais aussi l'eau potable, l'eau industrielle, les câbles électriques et la fibre optique. Chaque jour, environ 200 000 mètres cubes d'eau industrielle circulent dans le réseau de distribution d'eau non potable. Victor Hugo avait déjà décrit dans « Les Misérables » la fascination pour cet univers parallèle sous les rues de Paris. La température sous terre est constante, autour de 13 degrés ; il est donc recommandé de porter une veste légère.

Eugène Belgrand, le rénovateur du réseau d'assainissement
Derrière ce double réseau de canalisations se cache un nom bien moins connu que celui de son supérieur : Eugène Belgrand. Alors que le baron Haussmann entre dans l'histoire comme le grand modernisateur de Paris, son ingénieur, Eugène Belgrand, travaille dans les souterrains à une transformation non moins radicale.
Belgrand, né le 23 avril 1810 à Ervy-le-Châtel, est ingénieur du Corps des Ponts et Chaussées et s'est fait un nom grâce à ses études hydrologiques dans le bassin de la Haute-Seine. Haussmann le fait venir à Paris en 1853 et le nomme directeur du «Service des Eaux» de la ville en 1854. La tâche qui l'attend est colossale : Paris souffre d'un approvisionnement en eau catastrophique. Les Parisiens boivent l'eau de la Seine — la même eau dans laquelle sont déversées les eaux usées de la ville. Il en résulte des épidémies de choléra. Le taux de mortalité est effroyablement élevé.
Belgrand élabore un plan d'une clarté impressionnante. Il met en place deux réseaux d'eau totalement distincts : un réseau d'eau potable, alimenté par des sources situées bien en dehors de la ville, et un second réseau d'eau industrielle, alimenté par la Seine et le canal de l'Ourcq, destiné au nettoyage des rues, au rinçage des égouts et aux fontaines publiques.
Pour garantir l'approvisionnement en eau potable, il fait construire des aqueducs : l'aqueduc de la Dhuis, long de 131 kilomètres, et l'aqueduc de la Vanne, qui achemine l'eau de source jusqu'à Paris sur 156 kilomètres. Parallèlement, il fait construire les grands réservoirs : Montsouris, Ménilmontant, Belleville.
Pour le réseau d'eau industrielle, Belgrand adopte une solution à la fois pragmatique et visionnaire : il réutilise l'ancien réseau de canalisations existant, qui servait auparavant à l'approvisionnement général en eau, et le réaffecte. À partir de 1860, les deux réseaux de canalisations sont posés en parallèle dans les nouveaux égouts praticables — l'eau potable et l'eau industrielle côte à côte, mais strictement séparées. Entre 1852 et 1870, la longueur totale du réseau d'eau parisien augmente d'environ 840 kilomètres. Au cours de la même période, le réseau d'égouts passe d'environ 142 à plus de 560 kilomètres.
Ce qui distingue particulièrement Belgrand, c'est qu'il a conçu des égouts suffisamment spacieux pour que les ouvriers puissent y circuler. Ce système facilite encore aujourd'hui considérablement l'entretien et la réparation des canalisations et est unique au monde sous cette forme. Ces galeries praticables constituent un chef-d'œuvre d'ingénierie.
Belgrand meurt le 8 avril 1878 à Paris, quelques années après l'achèvement de ses plus grands projets. Son nom ne figure sur aucun des grands boulevards, mais seulement sur une rue tranquille du 20e arrondissement. Pourtant, chaque matin, lorsque l'eau jaillit dans les caniveaux de Paris, c'est son héritage qui s'y écoule.
Trois stations de pompage, sept réservoirs et un château d'eau
L'eau qui s'écoule des «bouches de lavage» vers les caniveaux a parcouru un long chemin. Elle provient de deux sources : la Seine et le canal de l'Ourcq. À l'origine, trois stations de pompage traitaient cette eau. Aujourd'hui, seules deux d'entre elles sont encore en service. L'eau est acheminée à travers des grilles et des tamis, un processus mécanique simple appelé « dégrillage » et « tamisage ».
Les trois stations de pompage sont situées à des endroits stratégiques de la ville :
L'«Usine de la Villette», située dans le 19e arrondissement, pompe l'eau du canal de l'Ourcq, ce canal que Napoléon Bonaparte avait déjà fait construire dès 1802 et qui fut achevé en 1822. À l'origine, ce canal était destiné à améliorer l'approvisionnement en eau de la ville. Aujourd'hui encore, il remplit exactement cette fonction. Le bassin de la Villette, dans lequel le canal se jette, se trouve à quelques centaines de mètres seulement de la Philharmonie. Ceux qui s'y promènent ne se doutent pas qu'une immense station de pompage fonctionne sous leurs pieds.
L'«Usine d'Austerlitz», située dans le 13e arrondissement, est une station souterraine de la rue Paul Klee. Elle puise l'eau à la fois dans la Seine et dans le bassin de la Villette ; avec ses six grandes pompes de la Seine et ses huit pompes de la Villette, c'est la plus puissante des trois installations. Sa production journalière varie entre 50 000 et 75 000 mètres cubes.
L'«Usine d'Auteuil», située dans le 16e arrondissement sur l'avenue de Versailles, est celle qui possède la plus longue histoire parmi les trois sites. Dès 1828, une pompe à vapeur, une «pompe à feu», y est installée afin d'alimenter en eau les communes d'Auteuil et de Passy, qui étaient alors encore autonomes. Lorsque Belgrand, sous le Second Empire, déclare l'eau de l'ancienne pompe de Chaillot impropre à la consommation, la pompe d'Auteuil devient la source principale du réseau d'eau industrielle des quartiers ouest de la ville. Dans le cadre du premier schéma directeur 2015-2020, l'Usine d'Auteuil est désaffectée en tant que site de production pour le réseau d'eau industrielle. Depuis lors, le captage d'eau s'effectue uniquement dans la Seine à Austerlitz et dans le canal de l'Ourcq à La Villette. L'ancienne station de pompage abrite le « Pavillon de l'Eau » d'Eau de Paris, un musée consacré à l'approvisionnement en eau de la ville avec une exposition permanente sur l'œuvre de Belgrand. Depuis fin 2023, le Pavillon de l'Eau est toutefois fermé et sert de «Maison de l'Europe».
Depuis ces trois usines, l'eau est acheminée vers huit réservoirs : sept réservoirs et le château d'eau de Montmartre. La capacité totale est d'environ 152 000 mètres cubes. Les réservoirs sont répartis dans toute la ville : à Charonne dans le 20e arrondissement, à Passy dans le 16e et à Villejuif, au sud de la ville. Le château d'eau et le réservoir de Montmartre, dans le 18e arrondissement, ainsi que les réservoirs de Belleville et de Ménilmontant stockent à la fois de l'eau potable et de l'eau industrielle. Chaque jour, environ 200 000 mètres cubes d'eau non potable sont produits en moyenne.
Un détail particulièrement élégant : la disposition en gradins des réservoirs à différentes altitudes tire parti de la topographie naturelle de Paris. Montmartre se trouve à environ 130 mètres d'altitude, Belleville à environ 128 mètres. De là, l'eau s'écoule par gravité vers les points de consommation situés plus bas. C'est Belgrand qui a conçu ce système. Le système fonctionne selon le même principe que les aqueducs romains : la gravité en est le moteur.
13 000 bouches de lavage et une clé
Selon Eau de Paris, il y a 13 000 «bouches de lavage» à Paris. Chacune de ces 13 000 bouches de lavage est équipée d'une serrure en laiton. Et chaque serrure a sa propre clé. Ces clés sont en la possession des agents de la «Direction de la Propreté et de l'Eau», ou DPE. Ce sont ces agents en uniforme jaune et vert que l'on voit dans les rues, souvent équipés de balais, de balayeuses et de nettoyeurs haute pression.

Environ 6 900 agents veillent à la propreté de Paris, dont quelque 5 000 «éboueurs». Ils sont à pied dès six heures du matin, certains même plus tôt. On balaye devant les écoles le matin, dans les quartiers animés le soir, et autour des sites touristiques tout au long de la journée.
Le travail s'effectue selon un itinéraire prédéfini. Au cours de sa tournée, l'éboueur ouvre les « bouches de lavage » les unes après les autres ; l'eau s'écoule alors dans le caniveau et emporte les saletés vers le collecteur situé plus bas.

Paris est divisé en secteurs, chaque secteur en « cantons », et chaque « canton » a un agent attitré qui connaît ses rues comme sa poche. C'est un rythme qui se répète chaque matin. Souvent, les « éboueurs » utilisent également des nettoyeurs haute pression pour arroser les trottoirs et évacuer les saletés vers les caniveaux ouverts. De cette manière, le trottoir et le caniveau sont nettoyés en une seule opération.
Le terme « canton » n'a rien à voir avec la division administrative de la ville. Paris compte 20 arrondissements et 80 quartiers. Un « canton » de nettoyage des rues désigne simplement le secteur dont un agent est responsable, généralement quelques rues, ce qui représente environ trois heures de travail. Pour plus d'informations à ce sujet, consultez le site https://mairie18.paris.fr/pages/nettoiement-et-proprete-des-rues-12257.
En y regardant de plus près, on remarque autre chose : les caniveaux parisiens sont en pente. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un calcul précis. L’eau provenant des « bouches de lavage » s’écoule toujours vers le bas, d’un côté de la rue vers le creux le plus proche, où un regard la recueille et la conduit vers les égouts. Ces caniveaux constituent eux-mêmes un élément d’infrastructure. Leur profil, leur inclinaison, leur largeur : tout est pensé. Il existe même des balayeurs de rue qui, à l'aide d'un chiffon ou d'un tas de vieux tissus, construisent une sorte de petit barrage dans le caniveau afin de retenir l'eau de manière ciblée et de la diriger dans une direction précise.
Un réseau d'assainissement tourné vers l'avenir
Ce qui nous impressionne particulièrement dans ce système, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'un patrimoine historique, mais aussi d'un système remarquablement moderne sur le plan écologique. Alors que d'autres grandes villes nettoient leurs rues avec de l'eau potable traitée à grands frais, Paris utilise de l'eau qui a simplement été filtrée mécaniquement. La distribution s'effectue uniquement par gravité.
La ville de Paris a adopté en 2022 un nouveau « schéma directeur » pour le réseau d'eau industrielle et investit 36 millions d'euros dans sa modernisation d'ici 2034. Il s'agit de renouveler les canalisations, de rénover les stations de pompage et d'explorer de nouvelles possibilités d'utilisation : le réseau d'eau industrielle pourrait à l'avenir jouer un rôle encore plus important dans le rafraîchissement de la ville en été et permettre d'arroser davantage de parcs et d'espaces verts. Dans une ville où les étés sont de plus en plus chauds et les périodes de sécheresse de plus en plus longues, un réseau de canalisations de 1 700 kilomètres qui fonctionne sans eau potable est une véritable aubaine. Une contribution à l’adaptation au changement climatique que Belgrand n’aurait pas pu prévoir il y a plus de 160 ans, mais pour laquelle il a créé l’infrastructure.
Chaque matin, nous nous réjouissons de voir la saleté des rues disparaître sous l'effet de l'eau.
En savoir plus
Que sont les « bouches de lavage » ? Les « bouches de lavage » sont 13 000 petites ouvertures pratiquées dans les bordures de trottoir parisiennes, fermées par un verrou en laiton. Le matin, de l'eau industrielle s'en écoule pour se déverser dans les caniveaux et emporter les saletés de la rue.
Pourquoi Paris dispose-t-elle de deux réseaux d'eau distincts ? À partir de 1854, Eugène Belgrand construit, sous la direction d'Haussmann, deux réseaux parallèles : l'un pour l'eau potable, l'autre pour 1 700 kilomètres de canalisations d'eau industrielle. Ainsi, l'eau de source propre est réservée aux ménages, tandis que l'eau de la Seine et de l'Ourcq sert à nettoyer les rues.
Qui était Eugène Belgrand ? Né en 1810 à Ervy-le-Châtel, Eugène Belgrand est l'ingénieur à l'origine du réseau d'adduction d'eau de Paris. Il a construit des canaux praticables, des aqueducs et sept réservoirs, mettant ainsi fin à la crise du choléra qui frappait la ville.
Où peut-on visiter les égouts de Paris ? Le Musée des Égouts de Paris, situé sur l'esplanade Habib Bourguiba dans le 7e arrondissement, ouvre au public environ 500 mètres de galeries authentiques. La température sous terre est de 13 degrés ; il est conseillé de prévoir une veste légère.



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